Après l’élimination de l’Algérie en seizièmes de finale de la Coupe du monde 2026, à la suite de sa défaite 2-0 face à la Suisse, Abder Ramdane, consultant et ancien footballeur d’origine algérienne, a livré à Africafoot une analyse sévère des failles et des erreurs qui, selon lui, ont conduit au fiasco des Fennecs.
L’instabilité du onze
L’ancien attaquant franco-algérien pointe d’abord du doigt le manque de cohérence collective, qu’il attribue aux nombreux changements opérés par Vladimir Petkovic. Selon lui, cette instabilité empêche les joueurs de développer des automatismes et nuit à la communication sur le terrain.
Ce que je constate, c’est un gros problème de communication entre le staff technique et l’équipe. Certains joueurs veulent avancer, d’autres reculent, le pressing ne se déclenche jamais automatiquement. Et il y a eu énormément de changements dans le onze au fil du tournoi. Regarde la France, l’Angleterre, toutes les grandes équipes : elles modifient un ou deux joueurs d’un match à l’autre. Chez nous, c’est systématiquement trois ou quatre. Comment veux-tu construire des automatismes dans ces conditions ?
Le piège du calcul
En revenant sur la rencontre face à l’Autriche, Abder Ramdane fustige également l’approche adoptée par les Fennecs. À ses yeux, vouloir calculer pour éviter un adversaire plus redoutable est une stratégie qui finit toujours par se retourner contre l’équipe.
Vouloir calculer ce match pour éviter l’Espagne et affronter la Suisse, je te le dis franchement : j’aurais préféré qu’on joue l’Espagne et qu’on perde contre l’Espagne avec un gros match, plutôt que de perdre contre la Suisse avec un non-match. […] Tu marques à la 90e minute, tu encaisses à la 93e… Ça sent le calcul. Moi, je dis : on est des hommes, on va jouer l’Espagne, on va leur montrer ce qu’on sait faire. Si on perd, tant pis, c’est une grande équipe, mais on sort la tête haute. Là, je n’ai pas du tout l’impression qu’on sorte la tête haute.
Les erreurs tactiques
Le consultant remet également en cause plusieurs choix tactiques, notamment le positionnement d’Ibrahim Maza en faux numéro 9 et celui d’Houssem Aouar sur le côté gauche. Selon lui, ces décisions ont considérablement limité le potentiel offensif de l’équipe.
Aligner Maza en faux numéro 9, sans véritable avant-centre, n’était-ce pas une erreur majeure, d’autant qu’on avait déjà vu les limites de ce choix face au Nigeria pendant la CAN ? Après chaque Coupe du monde, chaque Euro, chaque CAN, les analyses convergent : les plus grandes équipes ont toutes un attaquant de référence. […] Maza, ce n’est pas son travail. Ce n’est pas son jeu de courir comme un fou dans la profondeur. Lui, il a besoin du ballon dans les pieds, de combiner, de dribbler, de venir de plus loin pour chercher les espaces. C’est un vrai numéro 10, dans le profil d’un Olise. […] Aouar n’est pas un milieu gauche, c’est un numéro 10. Qu’est-ce qu’il va faire sur un côté ? S’il avait 20 ans, tu pourrais te dire qu’il est bon techniquement, qu’on va le faire travailler malgré son déficit de vitesse. Mais il a passé la trentaine, il joue en Arabie saoudite, il n’a plus l’intensité qu’exige un match de Coupe du monde à ce poste.
Ramdane déplore également une mauvaise occupation des couloirs, estimant que les joueurs se sont trop souvent marché sur les pieds, à rebours des exigences du football moderne.
Chez nous, il y avait en permanence Mahrez et Belghali à droite, Aouar et Aït-Nouri à gauche. Tactiquement, ce n’est pas normal, ça crée des embouteillages, et on doit évoluer sur cet aspect du jeu. Le football moderne, c’est un couloir extérieur occupé par un seul homme, et le reste qui attaque les couloirs intérieurs ou l’axe.
Le blocage des jeunes
Pour l’ancien joueur de Fribourg, cette Coupe du monde aurait dû accélérer le renouvellement de l’effectif. Il regrette notamment que certains jeunes, à l’image de Yassine Titraoui, n’aient eu aucune opportunité de s’exprimer durant le tournoi.
Cette Coupe du monde aurait dû être le pivot de cette transition. Beaucoup de jeunes joueurs, en Algérie ou en Europe, auraient dû en être. […] Je le connais très bien, oui. Et il n’y a presque pas besoin d’en parler tellement c’est scandaleux pour moi. Scandaleux de ne pas utiliser un joueur comme ça. C’est un jeune qui joue en Europe, à Charleroi, à côté de chez moi, et qui est très, très bon. […] Et tu ne le fais pas entrer une seule minute de tout le Mondial ? Ce n’est pas normal ! Je ne tape pas sur Bentaleb, Boudaoui ou Zerrouki, ce sont de bons joueurs. Mais ils ont eu leur chance. Donne-la à ce petit. Il ne peut pas faire plus mal que les autres. Il ne peut pas.
La faillite structurelle
Au-delà de l’aspect sportif, Abder Ramdane estime que le football algérien doit engager une profonde remise en question. Il appelle à une réforme de la formation et de l’organisation de la fédération, en s’inspirant des modèles européens tout en développant une identité propre.
Moi, j’étais en Allemagne quand j’ai commencé à devenir entraîneur, et j’ai vu la révolution de 2006, après la demi-finale perdue à domicile. Ils ont tout changé : des process dans les centres de formation, l’obligation pour tous les clubs d’avoir un centre de formation, des entraîneurs diplômés, des catégories U15, U16, U17 structurées, des préparateurs physiques diplômés, des analystes vidéo. Et moi, j’entends dire que l’équipe nationale d’Algérie n’a qu’un seul analyste vidéo. Si c’est vrai, c’est un scandale. […] Il faut que toute la Fédération s’asseye autour d’une table et réfléchisse sérieusement : qu’est-ce qui s’est passé, comment, pourquoi. Retenir le négatif comme le positif, et surtout réagir, construire quelque chose de nouveau. […] Et ensuite créer la même chose, mais à l’algérienne. Pas à la française, pas à l’anglaise, pas à l’allemande : à l’algérienne, avec notre touche.